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Thierry Brun, auteur très humain du polar « Surhumain »

C’est un livre original. C’est un auteur original. Et grâce à lui, c’est une interview originale. Et le tutoiement ? Pour ne pas faire semblant de ne pas le connaître. Ayant travaillé avec lui, apprécié le livre avant qu’il en soit un, et l’homme au-delà des mots, le contraire aurait été difficile.  < INTERVIEW >

 

Epreuve pour écrivain moderne : pourrais-tu me pitcher ton livre (« Surhumain », éditions Plon) en une dizaine de lignes. Pas celles de la quatrième de couverture, bien entendu…

Thierry BrunTout d’abord merci pour cette occasion que tu me donnes. Pitcher « Surhumain »… C’est un conte. Ce conte relate l’histoire de Thomas Asano, enfant rejeté par tous qui revient au pays, sa ville natale, Nancy, pour se venger d’une bien étrange façon. Il s’ingénie àfocaliser sur lui les haines et les peurs de la pègre, de la criminalité ordinaire, des intérêts bourgeois, du désir d’une femme flic. Il fait en sorte de déclencher la violence, et oppose le néant et la fureur d’un individu qui est prêt à abandonner toute intégrité physique pour assouvir sa vengeance, et qui entretient avec le quotidien et lui-même un rapport deséduction. La séduction, la quête, le besoin tiennent une grande place dans le roman. Revenons à Asano…Une rencontre inattendue brouille les cartes : l’amour. L’amour d’une femme qui la première franchit les barrières et va à la rencontre de l’homme qui se terre derrière le masque du tueur, qui va, peut être, le rejoindre dans son monde perdu. En toile de fond Asano affronte Alfred Gruz, figure paternelle et redoutable caïd, et ses partenaires en affaires.

Qu’est-ce qui t’a poussé vers cette histoire, quelle alchimie t’a-t-elle fait accoucher de cet ovni thrillerien ?

Thierry Brun
J’avais une idée. Qui serait vraiment, dans notre société, un être absent au monde ?
Un point de départ. Une silhouette. Un homme.La quarantaine. Il entretient depuis qu’il a huit ans son corps et son âme comme une arme. Sentiments desséchés. Esprit verrouillé. A distance des humains en qui il ne voit rien. Un adapté cependant. En apparence. Un nœud de souffrances, enfouies et qui remontent parfois et s’expriment en accès incisifs d’ultra fureur. J’avais ce personnage, tendu, pour qui seul compte l’objectif décidé, la vengeance. Une enfance dans les pensionnats, une voie de rônin, de fils rejeté.
Il a franchi les limites humaines de la violence. Indifférent aux choses de la vie, il est revenu appliquer sa vision du monde. J’ai cherché, fouillé. Quelle serait la logique de ce jeune adulte ? Je voulais m’affranchir du héros au fond bien excusable.
Donc je me suis dit : il va aller au bout, perdre son âme en Serbie. Accepter d’être instrumentalisé. Je voulais qu’il découvre le meurtre gratuit, l’impunité. Montrer l’abjection ordinaire qui imprègne la peau d’un héros. Parce que je voulais faire un héros d’un être qui avait rassasié ses plus bas instincts et qui y avait pris goût.

La même question, en différent : ton héros, sorte de tueur mystique, d’où sort-il ? De quel tréfonds de toi-même ?

J’ai cette image, celle d’un garçon qui a rencontré la première fois un regard d’amour, l’été au bord d’une plage. Une fillette qui le regardait comme s’il était tous les héros. Basta.

Et encore la même, ou presque : ton héroïne, attirante fliquette, forte et déglinguée, sexuellement disponible, ouverte aux folies, d’où sort-elle ? De quel Thierry Brun ?

Carrément ! Bien vu, chapeau bas ! Plus sérieusement, après réflexion, il y a peu de moi, même si… Béatrice sort de ce corps ! L’ouverture aux folies est le propre des femmes, non ? Elles sont les Images troubles des miroirs déformants que leur opposent les hommes. Nos femmes sont une et multiples tel le Diable, qui, ne le dit-il pas lui-même, « Je suis Légion ». Et si Béatrice n’existait pas ? Et si elle n’était dans tout le roman que le fantasme de tous ? Leur projection. L’histoire d’amour entre elle et Asano, sans dévoiler le roman, surtout la fin, ressemble tout de même, par instants, à un monologue. Qui parle avec qui ? Le tueur avec sa future victime ? Oui, mais qui est la victime, vraiment ? Asano découvre l’amour ou la femme aimante en lui-même ? Qui est Béatrice, en fin de compte ? Pourquoi tous les lecteurs s’ y attachent autant…? La suite dans le prochain !

Le plus dur dans l’écriture de « Surhumain » ?

L’exercice dans l’écriture du béhaviorisme qui est une approche en psychologie consistant à se concentrer uniquement sur le comportement observable. Pour Asano je ne devais le caractériser que par l’environnement et les interactions avec les autres personnages. Au début, un régal, mais c’est vite devenu une galère ! Dévoiler ce qui anime un homme sans faire appel aux mécanismes internes et à des processus mentaux… Je le conseille à tout le monde ! Un exemple, je devais montrer qu’il évoluait sans jamais faire intervenir une façon de penser mais en insistant sur les modifications du comportement observable. Une aspirine !

La place de l’écriture dans ta vie ?

Quelle vie ?

Un conseil aux écrivains potentiels qui te liraient ici ?

J’ai lu ça chez d’autres. Je n’aurai pas la prétention de donner des conseils. Philippe Djian dit qu’il faut bosser chaque phrase, comme si elle pouvait vous sauver la vie. Je cite de mémoire. Il a dit ça ou bien quelque chose d’aussi beau. Je fais ce que je peux dans mon domaine, et j’ai retenu cette pirouette de Djian. Je me la suis répétée jusqu’à la vider de sa substance. Chaque phrase ! Tu te rends compte ? Chaque phrase ! La nana qui écrit, le mec sur son clavier, doit toujours, toujours avoir cetteexigence au bout des doigts. C’est terrifiant. Mais je comprends cette façon de penser et j’essaie de m’y tenir… En vain.

Tu travailles dans le secteur Finances d’une multinationale française, qu’est-ce qui t’as pris de vouloir écrire un roman ? Et « pire » encore, un polar ?

J’ai cette image, celle d’un garçon qui tremble sous le regard d’amour de cette petite fille. Il n’a pas vu passer le temps et la mer monte. Il a froid aux fesses, maintenant. Le sable est mouillé. Mais comme c’est l’été, ce n’est pas grave. Et puis la petite fille est si belle. Basta.

Depuis qu’il est sorti, quelles sont les réactions des gens avec qui tu travailles ? Cela a-t-il changé leur regard ? Te prend-on moins au sérieux ? Plus ?

Les réactions sont positives. Je signe des autographes à des gens qui n’ont pas encore lu mon livre et qui boivent un café à la machine en

Thierry Brun enfant

l'auteur, enfant

ma compagnie, qui commentent avec moi les infos et après le boulot avec certains je vais boire des verres. La vie s’écoule dans le monde impitoyable des preneurs de métro. Personne ne se prend au sérieux et tout le monde le croit. Nous affichons des attitudes de circonstances dans un univers de circonstances. Et parfois une étincelle jaillit. Un mot, une phrase. D’un coup, on partage. Ca, c’est beau.

Et côté famille et amis ?

J’ai cette image, celle d’un garçon qui n’a toujours pas osé prendre la main de la petite fille.
Ils n’ont pas bougé. Les vagues les éclaboussent. Et là-bas, sur la droite, dans le prolongement du port, le soleil se couche. Ce fainéant. « Tu sais, tu es beau » dit soudain la jeune femme en tournant le dos, et l’homme reste à contempler la mer qui maintenant lui mord les chevilles.

Côté toi-même ?

J’attends la petite fille.

Prochain livre ?

« La Ligne de tir », en mai 2012 aux éditions Le Passage.

 

Propos recueillis par Gilles Chenaille

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