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“Aspen Terminus” : interview Fabrice Gaignault

Cet évènement avait défrayé la chronique mondaine et celle des faits divers aux Etats-Unis dans les années 70. Un champion de ski américain de l’époque s’était fait révolveriser par sa maîtresse, une jolie petite chanteuse française, ancienne compagne du crooner Andy Williams, célébrissime en ce temps-là. Elle sera finalement acquittée, après avoir plaidé la maladresse, du genre “le coup est parti tout seul”… Fabrice Gaignault, auteur entre autres des “Egéries sixties”, signe ici un livre envoûtant, plein d’infos et de charme, qui reconstitue avec talent l’ambiance de la station de ski d’Aspen où cela s’est passé, et la mauvaise pente que prennent parfois les trajectoires humaines. Interview avec tutoiement (ce n’est pas parce que c’est un ami qu’il est interviewé, mais parce qu’il a du talent que c’est un ami)…      < INTERVIEW >

Tu es journaliste. Tes livres précédents (“Egéries sixties”, “Dictionnaire de la littérature à l’usage des snobs” et Fabrice Gaignault“Gandhi Express”) relevaient plutôt du document ou du recueil de portraits que du roman. Et celui-ci, Aspen Terminus (éditions Grasset) : document ? Roman ? Entre les deux ?

Entre les deux, c’est d’ailleurs le souhait de la collection : raconter entre véracité et pourquoi pas plongée fantasmatique par moment (c’est toute la liberté du romancier…) Pour moi, c’est la dernière marche avant le roman… Ce qui est romancé : l’ordre chronologique des rencontres (et donc des chapitres), certains détails de météo (plus sinistres lorsque je trouvais que cela se justifiait pour l’ambiance « glaçante »). Les dialogues rendus plus romanesques, plus écrits que je ne l’aurais fait dans un magazine. Mais toutes les rencontres, l’histoire, les lieux, etc. sont authentiques.

Cette collection chez Grasset, qui à première vue pourrait s’appeler “Ceci est un fait-divers”, est en fait intitulée “Ceci n’est pas un fait divers”. Pourquoi ?

Hum… excellente question que je me suis souvent posée mais que je n’ai pas posée bizarrement à Jérôme Béglé, le directeur de la collection, lapsus révélateur… Sans doute une façon de se protéger contre les éventuels pinailleurs ne retrouvant pas dans ces « romanquêtes » toute la rigueur scientifique (et parfois fastidieuse) que l’on est en droit d’attendre d’une enquête policière ? Mais plus sûrement une volonté de montrer que ces livres sont bien plus que des simples reconstitutions de crimes plus ou moins célèbres. Des envolées littéraires aussi. Enfin je l’espère pour certains.

Qu’est-ce qui t’a fait écrire ce livre plutôt qu’un autre ?

Ceux qui ont lu « Egéries Sixties » ( éd. J’ai Lu) pourraient répondre à ma place puisque « Aspen Terminus » en est la suite logique : l’histoire d’une autre icône oubliée et que j’exhume (avec cette fois-ci, cadavre dans le placard). Je suis fasciné et même hanté par les trajectoires brillantes puis cabossées, voire brisées de belles femmes des années 60 et 70. Il ne faut pas chercher bien loin et aller regarder du côté d’une autre femme disparue : le « fantôme » de ma mère, certes inconnue, mais dont la descente aux enfers ne cesse de m’interpeller. Il y aura un troisième et dernier livre pour clore une trilogie, consacrée à une star mondialement célèbre, mais chut ! pour l’instant.

Concrètement, comment as-tu préparé, puis mené l’écriture de ce récit ? Bref, un petit making off…

Je n’ai été qu’une seule fois à Aspen et ce, pendant dix jours. J’ai tout préparé depuis Paris (rencontres, hôtel, etc., lieux où je voulais me rendre sur place). Il y a eu aussi des rencontres à New York et bien sûr Paris…Magnéto et bloc-notes, notes de frais pour faire boire (modérément) et parler (beaucoup) certains témoins…

Ca relevait de l’enquête, non ? Du journaliste et du flic, donc. Tu travailles dans la presse, mais t’es-tu en prime découvert une âme policière ?

Non, pas spécialement, puisque pour moi, presque aussi important que le « but » du livre – la ténébreuse affaire Longet-Sabich – , s’est révélé très vite un autre “personnage” tout aussi intéressant, la station d’Aspen dans les seventies avec sa faune jet-set-drogue et rock’n roll absolument insensée dans son art de vivre. Je pense notamment à Hunter Thompson, le célèbre journaliste gonzo et grande figure locale, suicidée il y a quelques années et qui m’a « dicté » d’outre-tombe des pages savoureuses de mon livre car je n’ai pas résisté à l’envie de m’étendre un peu sur ses hauts faits d’armes…

N’oublions pas que si ce dingue de la gâchette (et très imbibé aux substances les plus illicites) avait été élu au poste de shérif d’Aspen, c’est lui qui aurait peut-être arrêté Claudine Longet…On rêve à un tel casting pour un film…

Quelles ont été tes sensations en t’immergeant dans cette petite société des happy few d’Aspen ?Claudine Longet

Comme un poisson dans l’eau (rires) ! En fait, ce qui m’a fait encore davantage sourire, c’est d’apprendre que certains des plus beaux chalets (dont un de 3000 m2 !…) étaient à vendre car leurs propriétaires avaient été ruinés par Madoff. Il leur avait suffi d’un coup de fil pour apprendre qu’ils étaient terminés, liquidés, laminés… Je compatis mais dans une certaine mesure : il leur reste sans doute quelques millions ça et là…Sinon, mon côté amateur de Vanity fair et de jet setteurs décadents a été comblé par les récits d’orgies cocaïnées et autres manifestations “scandaleuses” dont le Aspen des années 70 s’était fait une spécialité, avec celle aussi de ville refuge pour les crânes d’œufs scientifiques (mais thème nettement moins croustillant pour un écrivain…). Comme me l’a confié l’ancien maire (hippie et gauchiste) d’Aspen : « il n’y avait à l’époque aucun endroit sur terre avec un tel sentiment de laissez-faire moral et d’impunité juridique ».

Certaines personnes ont-elle refusé de te répondre ? Et d’autres cherché à ce que tu les interviewes ?

Une ou deux fois, des témoins de l’affaire m’ont expliqué au téléphone qu’ils ne voulaient pas rouvrir les cicatrices du passé (pour l’un) et qu’il ne se souvenait de rien (pour l’autre). Il est savoureux de noter que Blake Edwards, le célèbre réalisateur, entre autre de « La Party », le film dans le quel joue Claudine Longet, m’a expliqué dans un échange de mails, qu’il n’avait aucun souvenir de l’actrice-chanteuse…Comme s’il avait effacé volontairement de sa mémoire celle qui tua un homme…

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans cette phase d’immersion et de recherche d’infos ?

Obtenir la confiance des interviewés en leur expliquant que ça ne serait pas un livre trash mais une enquête rigoureuse qui serait aussi le tableau d’une époque. Le bureau du shérif a été immédiatement coopératif : ils m’ont photocopié tout le dossier de l’enquête.

Et dans l’écriture elle-même ?

L’alternance rythmée des chapitres sur l’enquête avec ceux concernant les flashes back sur Claudine, des chapitres sur les témoins avec ceux plus personnels. Garder une bonne distance stylistique, entre compte-rendus de flics, évidemment réécrits mais très polars » et introspections que j’espère littéraires et profondes.

Pour un romancier, qu’est-ce qu’un bon sujet ?

Un sujet universel qui se rattache au subjectif. Parler de soi à travers l’autre. Exploiter les correspondances possibles entre ces deux axes.

Et pour un journaliste ?

Trouver de l’humain sous l’horreur, de la compréhension dans l’incompréhensible, de la saveur dans la fadeur apparente.

Un ou deux conseils aux futurs romanciers qui te lisent ici ?

Ca semble une tarte à la crème mais mettre beaucoup de soi-même, sans avoir peur de s’exposer, dans le traitement d’une histoire, quelle qu’elle soit. Et travailler, travailler le style en épurant, émondant, élaguant tout ce qui est superflu ! (J’ai coupé un bon quart du livre). Contrairement aux idées reçues le style n’est pas une ornementation en surface mais bien la chair d’un livre aussi (enfin, pour moi !).

Tu es critique littéraire : si tu avais à faire un papier de 500 signes sur ton livre, quel serait-il ? Allez, je ramasse la copie dans une demi-heure…

Claudine Longet, une chanteuse-actrice française aussi connue aux Usa qu’ inconnue chez nous, tue son amant d’une balle de revolver dans les années 70 Le mort n’est autre que le skieur Spider Sabich, l’un des plus grands sportifs américains de l’époque. Si la thèse de l’accident est finalement retenue, l’Amérique tout entière se passionne alors pour une affaire pleine de zones d’ombres. Près de quarante ans plus tard, Fabrice Gaignault est parti enquêter sur place, à Aspen, le Mégève du Colorado autrefois fief des stars agitées du show business, interrogeant certains proches des protagonistes, et livre ses conclusions inattendues. Et si la vérité se trouvait dans une chanson, interprétée d’une façon prémonitoire par Claudine Longet, quelques années avant le coup de feu ? Une radiographie mélancolique d’une époque disparue avec cadavre dans la neige et fantômes entêtants…

Propos recueillis par Gilles Chenaille


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