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Hélène Muheim : peintre, donc auteure

 

Hélène Muheim Les Endormis Memento Temporis

Les endormis, Emma (100 x 70 cm – poudre de graphite et ombres à paupière sur papier)

Jusqu’au 17 avril, à la galerie Maïa Muller (21, rue Guénégaud, Paris 6è), Les Endormis d’Hélène Muheim réveillent notre conscience artistique formatée par tant de platitudes et de fausses audaces…
Cette expo, dont le bel intitulé – Memento temporis – nous prépare d’entrée à plonger en nous-mêmes, présente une nouvelle étape du travail de cette artiste au talent si troublant.
Cette fois-ci, entre rêve et sommeil, horizontalité du corps et verticalité du songe, du souvenir et de ses strates, les personnages sortis des pinceaux et crayons d’Hélène Muheim nous obligent à nous pencher sur notre très lointaine intériorité, en glissant doucement sur la pente mystérieuse de cet ailleurs qui est en nous, et dans la peau de ces corps sereins qui semblent coller à l’âme du dormeur autant qu’ils s’en détachent.
En quoi Rue des Auteurs était-il concerné par ce vernissage, et pour un magazine comme le nôtre, que vient faire la peinture dans le tableau, par définition littéraire ?
Poser la question, c’est y répondre…
Les peintres créent eux aussi un univers articulé autour de leur perception du monde. Ne dit-on pas, d’un tableau comme d’un roman : qui en est l’auteur ? Et qu’un écrivain dépeint un univers ? 
En prime, Hélène Muheim sait – vraiment – écrire (cf. son texte ci-dessous), et inspirer des gens de plume (cf. texte suivant, de Jacques Bugier).
Alors, sans pour autant que la Rue des Auteurs devienne celle des peintres, ni confondre stylo et pinceau, clavier et chevalet, nous tenions quand même à vous faire partager les dessins de cette artiste, qui se lisent comme nouvelles ou poèmes – certains que pour les purs auteurs que vous êtes, cela rimerait à quelque chose…                                                                  
Louise de Castelone
Tout corps couché prend la ligne de l’horizon de l’âme.
L’endormi devient le reveillé de l’ombre.
Platon

MEMENTO TEMPORIS

Helene Muheim par elle-même

Hélène Muheim, autoportrait, 2010. « Cela fait 11 ans que j’essaie de me lever tôt mais le monde ne m’appartient toujours pas »

« Je fais partie de ceux qui n’ont pas abandonné la pratique picturale, alors que j’ai commencé à peindre à un moment où prétendre vouloir créer une image était devenu, pour beaucoup, d’un anachronisme ennuyeux. J’avais déjà choisi mon camp.
Être là aujourd’hui, c’est essayer de valoriser le présent par rapport à un passé mythifié, consciente qu’il est impossible de revendiquer quelque chose de nouveau, avec le désir de travailler comme une archéologue fouillant dans les conditions de possibilités des connaissances.
Les endormis sont posés sur des paysages empruntés, recyclés, maquillés, (Bosh, Bellini, Hiroshige…) dans lesquels j’ai effacé les témoins à figure humaine.
La langueur dans laquelle je les entraîne dévoile mon incapacité à agir sur la représentation perpétuelle d’événements, l’évidence que j’utilise une pratique picturale qui se répètera en boucle éternellement, éveillant le sentiment de marcher sur un fil empreint de nostalgie..
Qu’est-ce qu’il me/nous reste ? De ces pratiques, de notre monde.
Une ligne ténue, déjà presque effacée.
Dessiner de très près cette ligne qui passe « entre les choses », ces phénomènes de rapport entre les peintures, sciences, discours, les connaissances, l’imaginaire et la réalité, l’ombre et la lumière, le vide et le plein, le haut et le bas, le ciel et la terre, la douceur et les terreurs, en effaçant, maquillant, la tristesse et la perte, et laisser le vide devenir  le double indispensable et inséparable de l’être posé ou de la ligne esquissée… Un vide de pensées dans lequel peuvent naître les idées, un espoir. »

Hélène Muheim


Dans l’atelier d’Hélène Muheim : les endormis

Ces endormis ont sous la joue et sous le ventre des paysages que n’habite nulle autre présence humaine. Ils dorment sur la crête des vagues, sur la ligne des collines, au sommet de chaos et d’éboulis de rochers, là-haut à la cime des feuillages.
Ils dorment en lisière avec le ciel, cieux blancs comme sont leurs regards sous leurs paupières, sans nuages ni étoiles. Sereins et absents, abandonnés et confiants, ils dorment sans rêves. Sous eux, la terre peut bien gronder, l’océan peut se tordre et se gonfler, les arbres s’embraser, la falaise se fendre. Ils dorment. Appesantis. Pelotonnés ou dépliés.
Le paysage sur lequel ils reposent se tient en respect tant pèse leur sommeil.
Allongés sur les ravins, étendus sur la houle, les assoupis ne flottent pas, ne volent pas. Ils ne sont pas vaporeux, évanescents. Tant lourd est leur sommeil et profond leur secret.
D’ailleurs, ce sont des géants, enfants titans de la lune en plein jour.
Leur présence au monde est dans leur sommeil et leurs corps ne sont pas alanguis : posés en couvercles sur des pans de la terre, ils tiennent à l’équilibre, tendus, les fils des quatre horizons et les deux hémisphères et chaque pointe de la rose des vents. Et leur souffle est tranquille, puissant.
Ces endormis dorment tout habillés ; ils sont tombés là, de fatigue ou de paix. Les plis de leurs vêtements sont plus vivants que leurs visages qu’un repos si lointain tient à l’écart de nous, de tout.
Non, ils ne sont pas morts, ils dorment où tout arrive et où rien ne se dit. Où tout prend forme. Ils veillent.

Jacques Bugier



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